Chroniques d’une révolution : Le projet ‘‘RéCiDiviste’’ de la Nahdha

Vouloir centraliser les autorités, limiter les libertés – notamment la liberté d’expression, de penser et de créer – Vouloir aussi dominer l’université et y imposer de nouvelles règles, mettre la main sur les organisations et les associations citoyennes…Vouloir dans la même optique faire main basse sur les syndicats et les commander… et quoi encore ? Créer une organisation estudiantine dirigée par les fils du nouveau ministre Nahdiste de l’intérieur Ali Laaraiedh – la jeunesse de la Nahdha à l’université – Vouloir dompter les médias en l’occurrence la télévision publique – Le 14 janvier 2012, des centaines de militants pro-Nahdha ont protesté devant le siège de la télévision nationale tunisienne contre cette dernière pour ne pas être suffisamment Nahdiste – .

Telles sont les types de réserves et de critiques que de nombreuses franges de Tunisiens – aspirant comme nous à la liberté, à la démocratie et surtout à la rupture avec les pratiques hégémoniques de l’ancien régime – ont manifesté contre la Nahdha après qu’elle a annoncé clairement sa soif pour le pouvoir et en a fait – avec la troïka qu’elle avait formé – une priorité, au détriment de la priorité majeure, celle de concevoir une constitution qui régira la vie des tunisiens pour les prochaines décennies.

Dans l’état actuel des choses, nous sommes amenés légitimement à nous poser des questions sur ‘‘les plans’’ de la Nahdha – en tant que  » le parti au pouvoir » et en tant que « le parti le plus fort » – pour la Tunisie et les Tunisiens, cela dit, pourrait-t-il être possible de s’interroger sur les thèses et projets de la Nahdha ou émettre des réserves et des critiques sur ses pratiques et prestations au pouvoir – telles que la nomination du gendre de Rached Ghannouchi au poste du ministre des affaires extérieures, malgré qu’il ait été le représentant du gouvernement Qatari à l’OTAN lors d’une conférence tenue il y a quelques années, et ce dans un geste de nonchalance politique quant à la souveraineté de la Tunisie, ou la prestation très médiocre de ce gouvernement dans le dossier chaud de l’extradition de Sakhr El Matéri qui réside librement chez l’allié Qatari de la Nahdha, et celle de Ben Ali et sa femme, invités confortablement chez l’allié Saoudien, ainsi que dans le dossier de rapatriement de l’argent des tunisiens volés par le président déchu et sa famille, ou encore en s’interrogeant simplement sur les choix économiques libéraux de ce parti de droite – sans que les responsables Nahdistes devenus aujourd’hui ‘‘les hommes’’ de l’état tunisien accusent et incriminent leurs critiqueurs et sans que l’arsenal Facebookien militant de la Nahdha ait recours aux mensonges, à la diffamation, aux injures et au détournement pour contrer tous ceux qui critiquent ce parti au pouvoir. Mais avons nous tort de nous attendre à d’autres pratiques plus moralistes d’un parti revendiquant les valeurs de l’islam?

D’autre part et dans un registre intellectuel, certains protagonistes de la scène politique et intellectuelle, critiquent le double discours de la Nahdha et de son chef Rached Ghannouchi, néanmoins, nous ne voyons aucun doublement de discours, bien au contraire le discours de Rached Ghannouchi présente une unité bien construite et bien agencée autour de références wahabites. ceci se manifeste clairement dans une volonté Nahdiste-salafiste de dévaluer le projet réformiste Tunisien – Un projet émanant du mouvement réformiste et progressiste Tunisien du 19ème siècle, et ce à partir de Ahmed Bacha Bey, en passant par Kheireddine Bacha Ettounsi, cheikh Mahmoud Kabadou, cheikh Salem Bouhadjeb, cheikh Abdelaziz Thaalbi, le penseur Tahar Haddad et jusqu’au président Bourguiba – par la dévaluation de son ultime symbole : le leader Habib Bourguibaultime symbole car transformateur de ce projet idéel en une réalité vécue et réalisateur de ce dont les réformistes tunisiens avaient revendiqué

Dévaluer le leader Bourguiba par les Nahdistes en usant des arguments usés du mouvement Youssefiste – et ce dans une sorte de revanche youssefiste peu héroïque – vise avant tout à démolir son projet réformiste progressiste ; c’est dans cette optique que Rached Ghannouchi, Moncef Ben Salem et autres Nahdhistes ont critiqué et attaqué la mémoire de Bouguiba jusqu’à le considérer comme un non-musulman, voire même, un ennemi de l’Islam et de l’arabité ; Moncef Ben Salem déclare aux jeunes de la Kasba II que Bourguiba était juif, Rached Ghannouchi lui l’a qualifié de ‘‘makhlou’ al awal’’, le même Rached Ghannouchi qui se proclame penseur – donc censé défendre le stricte minimum d’objectivité scientifique – déclare en défiant toute objectivité historique que le peuple tunisien attend la constituante depuis un siècle et efface ainsi la première constituante de l’indépendance qui a instauré la république Tunisienne. A ce propos on pourrait remarquer que l’hostilité Nahdiste envers Bourguiba est beaucoup plus importante, percutante et rémanente que celle manifestée à l’égard de Ben Ali lui même malgré qu’il soit le tortionnaire le plus féroce des partisans de la Nahdha durant les 23 ans de son règne.

Par ailleurs et au même temps que les Nahdistes s’attellent à dévaloriser le projet réformiste et progressiste Bourguibien, ils ne s’empêchent pas d’adopter les pratiques politiciennes machiavéliques de Bourguiba, au sens de ‘‘ la fin qui justifie les moyens’’ – mais avec moins de brio et sans mettre en avant l’intérêt de la Tunisie comme le faisait Bourguiba –  ainsi que ses méthodes et recettes afin de s’accaparer de toutes les autorités. En effet et paradoxalement, la Nahdha rejette d’un côté la facette éclairée réformiste et progressiste de Bourguiba et ne garde d’un autre côté que sa facette sombre et despotique. La Nahdha adopte dans cette même logique des milliers de militants-clients du défunt RCD – Certains jeunes de Facebook parlent ironiquement d’un nouveau RCD barbu – à ce propos, les Nahdistes eux mêmes reconnaissent que leur parti est un panachage de plusieurs tendances politiques dont le RCD – C’est Rached Ghannouchi lui même qui a donné aux ex-RCDistes et clientélistes politiques le feu vert pour joindre son parti – ainsi que de plusieurs sensibilités parfois contradictoires cherchant chacune à réaliser ses intérêts. Les partisan de la Nahdha reconnaissent dans ce même contexte que leur parti contient des Salafistes purs et durs, comme ceux qui ont refusé clairement dans des vidéos, le vers fondateur des deux révolutions de la Tunisie, le vers central de l’hymne national Tunisien celui qui représente le summum du génie et de la poétique du premier  poète de  la Tunisie, Abou El Kacem Echabbi et qui magnifie la fusion de l’âme de ce poète avec celle de son peuple.

« Lorsqu’un jour le peuple veut vivre *** Force est pour le destin de répondre »

Ces salafistes-Nadhistes accusent ce vers ‘‘libérateur’’ et fondateur de la deuxième révolution tunisienne, d’athéisme et se montrent prêts à renier l’hymne de leur pays, ils oublient souvent que la volonté de l’homme, ainsi que celle du destin émanent de la volonté de dieu, grand et miséricordieux et que cela ne s’oppose guère à ce que l’homme détient une volonté qui est sienne. Ils omettent que dieu a valorisé l’Homme en le considérant comme son représentant sur terre خليفة الله في الأرض , et en lui promettant d’atteindre l’au-delà du trône divin si sa volonté s’y accroche.

C’est depuis le XIX siècle que la Tunisie ait connu des grands cheikhs Tunisiens comme Mohamed Kabadou, Salem Bouhadjeb, Mohamed Fadhel Ben Achour, Mohamed Tahar Ben Achour, Abdelaziz Thaalbi, et autres… qui avaient été des initiateurs et des fondateurs de l’entendement réformiste et progressiste Tunisien de l’Islam, certains d’entre eux, comme chiekh Salem Bouhdjeb, avaient dénigré le Wahhabisme du temps de son jaillissement dans les terres d’Arabie – précisément à Najd, la terre des khawarej – et avaient considéré que le projet islamique progressiste du mouvement réformiste tunisien était antinomique au projet rétrograde et obscurantiste de Mohamed Ibn Abdewahab Annajdi que Rached Ghannouchi tente de ressusciter dans nos terres deux siècles après.

La grande mosquée de La Zitouna en 1880

Bien que – pour des raisons intellectuelles – nous nous opposons à toute exploitation de la religion dans la politique, et tout en essayant de dépasser ce point, nous nous trouvons toutefois face d’autres désaccords avec la Nahdha ; Notre problème avec le mouvement d’Ennahdha, ce n’est pas son recours aux valeurs islamiques et sa défense de l’identité arabo-musulmane – Car nous défendons fermement l’identité arabo-musulmane du peuple tunisien et toute autre composante identitaire qui lui est propre et car nous défendons farouchement les valeurs de l’islam et la morale islamique – mais ses références salafistes-wahabistes importées des terres Najdiennes et qui sont en rupture avec l’entendement progressiste et réformiste tunisien de l’Islam, et d’un autre côté son attachement inconditionnel au projet américano-qatari pour la région arabe, avec tout ce qu’il implique en terme de détournement de la révolution des jeunes tunisiens et de ses revendications – à savoir, Liberté, Dignité, Démocratie et Bien-être économique, en révolution pour le salafisme et pour des problématiques identitaires anachroniques et afin d’instaurer un modèle sociétale importé des pays du golf – que nous ne pouvons qualifier que de rétrograde et d’inapproprié à la société Tunisienne – et avec ce que ce projet implique en terme d’amoindrissement de la souveraineté nationale et de  dépendance du pouvoir décisionnel tunisien ainsi que ce qu’il engage en terme de normalisation avec l’état d’Israël.

Nous avons également un problème avec les orientations économiques néolibérales du mouvement d’Ennahdha, manifestées clairement dans son discours et dans son programme économique, car nous croyons que la réponse à la révolution sociale des tunisiens sera socialiste, ou sous une quelconque forme de socialisme.

Notre grand problème avec ce mouvement politique c’est son attitude mimétique envers le RCD et sa tendance à reproduire de nouveau le projet RCDiste sous un autre titre. Pire, en exploitant ce qui nous est de plus cher, notre religion à tous et en en faisant un élément divisionnaire du peuple.

Mais notre plus grand problème avec la Nahdha demeure l’acharnement de ses partisans contre toute critique et toute voix opposante, et ce malgré le fait que notre but soit la critique constructive qui vise la réussite de notre peuple à réaliser les buts de la révolution et à réussir la transition démocratique, et bien que notre objectif soit la réussite de notre pays à retrouver son équilibre économique. Nous affirmons, contre toute attente Nahdiste, que nous espérons que le gouvernement temporaire de la troïka réussisse à relancer l’économie et que nous acceptons l’appel du président Marzouki à la trêve.

Il faudrait rappeler que la révolution Tunsienne est toujours sous forme de potentiel révolutionnaire et que réussir à la faire accéder au statut de la révolution à proprement parler et surtout à en faire une révolution authentique serait conditionné par notre capacité à pouvoir sédimenter sur les points civilisationnels lumineux élaborés par les différents efforts réformistes tunisiens à travers notre histoire, et à rompre avec les points nébuleux des pratiques politico-sociales tunisiennes, à commencer par le refus de l’altérité et de la différence. C’est dans ce sens que nous voulons poser au peuple Tunisien et spécialement aux partisans du mouvement Ennahda les questions suivantes :                    La Nahdha Serait-t-elle un sur-parti politique? ou une sorte de  »divinité » au dessus de la critique? Ne s’agit-il pas seulement et uniquement d’un parti politique humain susceptible d’être critiqué et jugé ? Serions-nous en train d’assister à la même démarche totalitaire adoptée par le RCD ? le mouvement Ennahdha incarne-t-il une doctrine totalitaire RéCiDiviste ? serait-t-il le nouveau RCD ? ; ou serait-t-il encore plus totalitaire car détenant, centralisant et exploitant également la religion du peuple pour des fins politiques?

N. Messaoud

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