Lettre ouverte à Monsieur le Ministre de la Culture par Imed Jmaiel

 A propos de la fable : « L’enfant et les quarante neuf et une fourmis ».

 Monsieur le Ministre, l’œuvre qui inspire les lignes qui suivent, appelons-la « L’enfant et les quarante neuf et une fourmis », et qu’on incrimine à tort de blasphématoire, n’est pas « un tableau », (lawha). Vous dénommez « tableaux » les travaux jugés « problématiques » en les jetant pêle-mêle dans le même sac. Abus langagier réitéré par les élus, toutes obédiences confondues. Mais « L’enfant et les quarante neuf et une fourmis » n’est pas un tableau comme qui dirait qu’un roman n’est pas une épopée, une fugue n’est pas un requiem, un chat n’est pas un chien. C’est en effet si consternant, Monsieur le Ministre, qu’un universitaire administrant les affaires de la culture se montre si peu soucieux de terminologie ; je suppose que je ne vous apprendrais rien en disant que tout champ de savoir ne peut prétendre à ce statut qu’en délimitant et définissant avec rigueur ses notions et ses concepts. L’usage ordinaire, pour ne pas dire brut et brutal du lexique, on en subit journellement l’écume dans le café du coin !

Monsieur le Ministre, cette œuvre n’est pas un tableau, ce n’est pas non plus une installation, ni une sculpture ou un bas relief. Pour peu qu’on la regarde, dans cette optique générique, on lui concèdera de suite cette incontestable qualité : elle se configure suivant une modalité, matérielle et spatiale, qui contrarie toute emprise terminologique selon les genres convenus.

De prime abord et indépendamment de ce qu’elle présente ou représente (deux notions non interchangeables), cette œuvre questionne nos catégories classificatoires, qui ne sont, comme on le sait, dans le champ des sciences molles ou dures, et a fortiori dans le champ des arts, qu’hypothèses dont l’efficace fonctionne et perdure, jusqu’à ce qu’un nouveau paradigme vienne les réformer ou carrément les dénigrer, pour instituer une nouvelle vision appuyée sur de nouvelles hypothèses, engageant de nouveaux concepts et de nouvelles approches classificatoires.

Monsieur le Ministre, au premier coup d’œil jeté sur cette œuvre, pour peu que notre regard ait fréquenté les œuvres d’art et ait éprouvé « charnellement » les problématiques qui les soutiennent, on viendra, sans ambages, à cette évidence : cette œuvre revoit et questionne les stéréotypes, ou disons plutôt les moules, où parfois se fonde, sans conscience, le faux-bronze de moult œuvres conventionnelles. Ici, l’artiste tente de s’arracher du moule séculaire de la toile peinte pour tester l’alternative d’une approche hybride, sans lieu assigné, afin de quêter les promesses qu’elle couve.

Notre artiste est crânement peintre, sa peinture « marche » ! entendons-nous dire la tribu, pourtant, il a préféré se positionner aux confluents de l’esthétique et de l’éthique en contrariant sa propre vocation ; sa signature. Une audace qui rend hommage au « gai savoir » et qui quitte l’esprit de chapelle pour celui de laboratoire. Et pour cela, Monsieur le Ministre, il a fallu de l’instinct et du caractère !

Maintenant, revenons à l’enfant et aux fourmis, pour tenter d’apporter l’éclairage nécessaire à son appréciation en tant qu’œuvre d’art et non en tant qu’artefact caricatural qui attenterait au sacré. Si l’œuvre doit rester ouverte à l’interprétation, c’est à condition que sa lecture ne tentera pas de l’épuiser en la réduisant à un pur message. Et c’est sa capacité à cristalliser des lectures multiples qui fonde sa force et sa richesse. Opter pour une interprétation univoque d’une œuvre, serait l’assassiner. Mais malheureusement, la paresse intellectuelle, toujours soutenue, par un aveuglement vis-à-vis du monde sensible, préfère aux aventureux et infinis chemins de traverses les autoroutes plates et commodes, qui ne font que réduire la distance entre un dogme et un autre, entre une bêtise et son complément.

Monsieur le Ministre, à inventorier les constituants de cette œuvre, on ne rencontrera pas plus que quatre éléments : l’enfant portant sur son dos un cartable, debout sur une espèce d’estrade, des fourmis, disproportionnées par rapport à la taille de l’écolier, se dispersent sur un tableau blanc pour former une phrase lisible : « Sûbhan Allah ». Si ces êtres et ces choses entrent dans la composition de l’œuvre sont nommables (enfant, estrade, tableau, fourmi), ceci ne devrait pas nous induire en erreur comme ces pauvres oiseaux, cités par Pline, qui vont picorer dans une grappe de raisins peinte en trompe-l’œil. Ces choses qu’on nous soumet à la vue, participent d’une fiction artistique et ne sont pas là pour se substituer à une quelconque réalité tangible ou mondaine. D’ailleurs, leur réunion dans cette scénographie, serait impossible dans la réalité. Leur conjonction n’est convaincante et viable que dans le monde de l’art.

Monsieur le Ministre, un chien peint ne mord pas, pas plus qu’un nu dessiné ne stimule l’appétit sexuel, à moins qu’on ne se trompe d’œil et d’esprit. Même les peintres les plus réalistes, en optant pour l’illusionnisme le plus confondant, ne comptent guère nous faire promener dans leurs bateaux, ni de nous faire manger leurs pommes. Confondre la chose et sa représentation, est un reflexe primitif, pathologique même, au regard d’une culture qui n’œuvre que pour sublimer et symboliser. Un artiste ne restitue pas une réalité, il invente la sienne et même s’il emprunte des images et des matériaux à son milieu, c’est pour les dépasser, les recycler, selon des ressorts qui sont ceux de l’imaginaire et de l’utopie. Ceci ne veut pas dire qu’il perd contact avec son vécu, mais quand il est à la tâche, il le met en quelque sorte à distance pour le réévaluer, le critiquer et l’apprécier, selon son utopie  naissante.

Monsieur le Ministre, ce cartable sur le dos de l’enfant, n’est pas que cartable d’écolier, il est aussi et à la foi urne, poche, boîte de Pandore, lampe merveilleuse, valise et que sais-je encore ? Au fait, ces contenants ayant vocation de recueillir, au propre et au figuré, des effets personnels, des friandises, des djinns et même des voleurs (rappelons-nous des jarres dans Ali Baba), légitiment leur apparentement et autorise leur perméabilité, d’autant plus que tous s’accommodent de systèmes de fermeture qui tiennent silencieusement l’emmagasiné à distance et au secret. L’imaginaire qui saisit intuitivement ces traits d’union qui les instaurent en famille, entrevoit dans chaque sortie hors récipient un incontestable évènement ou révélation qui peut tourner à l’épiphanie.

Maintenant, jouons un peu avec l’enfant et sortons un stylo de son cartable, en un tour de main, et avec combien d’esprit ! le voilà changé en fusée, bonhomme ou seringue. Sortons un papier, en quelques secondes et moyennant quelques plis, et le voilà avion, oiseau, ou un bout de chewing gum qu’on mâche. Ces comportements puérils originaires qui usent des vertus de la métaphore, détournent les objets de leurs fonctions premières, pour les scénariser dans des expressions ludiques et fictionnelles par le biais desquelles on prend possession de soi et du monde. Dans ces jeux qui semblent anodins et futiles pour l’adulte qui a pendu l’enfant en lui, on assiste à cette heureuse réconciliation de la fonction technique avec celle poétique (ludique), qui ne peut que nous libérer de l’asservissement sclérosant des fonctions utilitaires et identitaires. « Ceci est ceci et rien que ceci », vocifère l’adulte tautologue. « Ceci est ceci et c’est aussi cela ou cela », rétorquent avec jubilation l’enfant, l’artiste et le poète polyglottes !

Monsieur le Ministre, il n’a pas fallu plus que la spontanéité de l’esprit enchanté d’un enfant pour que son cartable-lampe, frotté par les mains inspirées de l’artiste, se change en termitière : des fourmis monumentales en sortent et de leur danse ils commentent ce petit miracle : « Sûbhan Allah ». Oui, l’artiste se plaît à ré-enchanter le monde, le cartable est termitière, les fourmis sont écriture. Laquelle écriture, noir sur blanc, exprime son étonnement et son ébahissement face à ce qui se fait jour en deçà ou au-delà de la prose du monde.

Monsieur le Ministre, si cette œuvre évoque subtilement le monde scolaire, auquel elle ne souscrit pas aveuglement au moins sur un point crucial qu’est le tableau : elle le retourne point par point. A la place du tableau noir du maître (symbole de la loi et de l’autorité intéressée et répressive), l’artiste substitue le tableau blanc signifiant ce paradigme indétrônable : l’écran-imaginaire par excellence où se projette le possible, l’utopie souveraine qu’elle soit film, peinture ou poème. Ici, à l’école de la poésie, on ne respire pas contre son gré la poudre crayeuse et suffocante, on écrit noir sur blanc. Proprement. Grâce à de doctes fourmis.

Pour peu qu’on adhère à la vertu critique de l’humour, on peut soupçonner dans cette écriture de fourmis un clin d’œil à cette imagerie en ligne (sur le net), faiseuse de miracles à la petite semaine qui nous donne le nom de Dieu ou du prophète dans des entrelacs de branches d’arbres ou dans les taches et aléas des surfaces naturelles. Les éditeurs de telles photos, on n’a vu personne les condamner ; alors même qu’avec cette exploitation abusive du hasard qu’ils ne manquent pas d’arranger pour l’occasion, ils ne font que détourner le regard des croyants de l’unique miracle que connaît notre religion à savoir le divin Coran. Rien ne peut justifier ces regrettables feuillets en annexe, écrits par de faux prophètes, qui risquent d’être perçus comme de futiles béquilles essayant de redresser une foi titubante.

Monsieur le Ministre, Tristan Tzara, un poète dadaïste roumain, hélas absent de nos manuels scolaires, s’est magistralement attelé avec le hasard. Il sort un à un, selon les caprices de la fortune, des mots qu’il a découpés minutieusement dans un article de journal et qu’il a préalablement mis dans un petit sac. Au final, il cosigne avec le hasard le poème délivré.

Notre artiste, en sortant un à un les fourmis de la gibecière de l’enfant, se pose et nous pose cette pointilleuse question : combien faut-il de coups de fourmis (ce qui correspondrait aux coups de dés mallarméens : « toute pensée émet un coup de dé ») pour qu’apparaisse quelque chose qui fera sens, mais ce n’est pas nécessairement l’homo loquens qui épèle « Sûbhan Allah » qui aura nécessairement la lecture pertinente. Une des entrées secrètes que nous ménage cette œuvre réside dans ce détail rarement vu et restant en deçà du commentaire. Au fait, à l’écart, une fourmi solitaire, non mise au pas, et pourtant se tenant bel et bien fixée sur la surface blanche, ne finit pas d’intriguer, serait-ce le hic qui fait tache ? Serait-ce le contrepoint à cette subordination sans faille qu’observent ses congénères ? Incontestablement, cette fourmi désengagée de l’entreprise scripturaire, hors procession, fait l’école buissonnière, qui n’est autre que l’école du Désir. Ce que peut écrire cette fourmi sur les bancs de cette école nous restera à jamais soustrait, on ne peut que broder autour pour que le sens se fasse et se défasse, sans se figer dans une grimace possessive.

Monsieur le Ministre, le Désir en fleuves et en effluves, quand il irrigue les champs de l’art, une alchimie se met à l’œuvre, transmutant l’excrément en or. L’opération inverse, les artistes-paysagistes-administrateurs s’en chargent.

Imed Jemaiel

ISBAT, 18 Juin 2012.

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