La 25e heure – Par Tarak Ben Salah


«Le naufragé s’accroche aux cordes du vent»(1), dit un vieux proverbe persan. Pour éviter le naufrage, les Tunisiens doivent inaugurer une nouvelle phase de transition qui doit être rationnelle et consensuelle pour assainir la situation et instaurer la confiance.

Les naufragés de la troïka tentent de s’accrocher à un pathétique «dernier quart d’heure» de la transition démocratique. Un dernier quart d’heure enchanteur croulerait-il sous des attitudes et postures obscènes, des arguments fallacieux, des tentatives primitives de légitimations ou encore sous l’épouvantail du terrorisme?

De quel dernier quart d’heure se gaussent-ils alors que notre pays vit tragiquement, depuis les 4 et 5 décembre 2012(2), la vingt-cinquième heure de l’après «14 janvier 2011».

La vingt-cinquième heure que nous vivons «risque fort, en effet, de ressembler à une guerre civile pour le contrôle du pouvoir – ce fut le cas de la révolution mexicaine entre 1911 et 1920. L’enracinement des vainqueurs et la pérennisation des nouveaux maîtres, habituellement justifiés par une prétendue  »consolidation » de la révolution, ne semble guère compatibles avec l’authenticité de l’esprit de révolte ni avec la créativité de l’engagement révolutionnaire, par essence fugitive»(3).

La vingt-cinquième heure, explique Traian, le poète et personnage central dans l’admirable roman du roumain C. Virgil Gheorghiu, constitue «le moment où toute tentative de sauvetage devient inutile. Même la venue d’un Messie ne résoudrait rien. Ce n’est pas la dernière heure: c’est une heure après la dernière heure».

C’est l’heure où nous sommes seuls face à nous-mêmes. C’est l’heure du courage et de la lucidité. C’est l’heure de la lutte déterminée contre la peur, la résignation, la haine et le chaos. C’est l’heure qui nous somme de nous regarder dans le miroir du tourment des interrogations et du principe de réalité. C’est l’heure qui nous commande de nous avouer à nous-mêmes, sans une once de complaisance, des vérités insupportables, toutefois, potentiellement révolutionnaires et salvatrices(4).

«Ecoute celui qui te fait pleurer…»(5)

Trois vérités, à mon avis, doivent être dites explicitement, répétées, entendues, acceptées et intériorisées par nous tous, enfants de ce pays qui nous a choisi pour le bâtir et le défendre et non point pour exploiter irrationnellement ses richesses, détruire joyeusement sa biosphère, humer grassement son jasmin, fumer lascivement son narguilé ou bronzer béatement sur ses plages.

La première des vérités

La première des vérités à dire froidement est la corrosion avancée de notre souveraineté nationale. Les preuves de ce délitement sont de plus en plus flagrantes et aucun citoyen ne songerait aujourd’hui à dissimuler ou enjoliver cette réalité. Ce processus ne date pas du «14 janvier 2011». La clôture de l’ère Bourguiba en constitue une nette manifestation, la finition de l’ère Ben Ali une des conséquences et les déboires de la transition démocratique un des enchaînements. Le prix Nobel de littérature, le mexicain Octavio Paz et ses concitoyens d’Amérique Latine ont – après plus d’un siècle d’indépendance et l’expérimentation d’innombrables révolutions et contre-révolutions sous le parapluie de la doctrine Monroë et des «Alliances pour le progrès» – compris que «la démocratie et l’indépendance sont des réalités complémentaires et inséparables : perdre la première, c’est perdre la seconde, et inversement.»(6).

Notre diplomatie a été ensevelie dans les décombres de la Syrie martyre, de la Syrie trahie, mais toujours et encore debout, plus que jamais.

Les images, transmises de l’hôpital de Kasserine, de soldats affolés et en pleurs en disent long sur le niveau et la qualité de préparation et de combattivité de notre armée. Les interventions navrantes et la voix chevrotante de notre ministre de la Défense sont autrement plus inquiétantes. La dignité féroce affichée et pratiquée par les familles de Chokri Belaïd et de Mohammed Brahmi, épouses et enfants, doit être une source d’inspiration pour tous les Tunisiens. L’attitude de ces deux honorables familles prouvent que la combattivité et l’esprit de sacrifice ne s’improvisent pas.

Il ne s’agit pas de blâmer nos soldats qui ont droit, ainsi que leurs familles, à toute notre empathie, notre soutien inconditionnel et notre solidarité active. Il s’agit ici de pointer la responsabilité de nos chefs militaires et nos dirigeants politiques quant à la pertinence des choix stratégiques et opérationnels dans lesquels ils ont emprisonné notre armée nationale.

La vérité nous parvient une nouvelle fois des expériences vécues par les pays d’Amérique latine. Les armées encadrées, équipées et entraînées par les USA sont préparées exclusivement pour lutter contre les insurrections populaires. Les armées nationales sont de fait dépossédées de leur raison d’être au profit de multiples officines publiques et privées nord-américaines avec toutes les conséquences perverses imaginables.

Il nous incombe d’ouvrir un vaste chantier de réflexion et de discussions critiques pour reconcevoir la philosophie de notre diplomatie et notre système national et certainement régional de défense. Notre patrie gagnera en souveraineté, en dignité et respect à condition que nous choisissions progressivement d’adopter le principe de neutralité. Nous pourrions puiser des idées dans la démarche raisonnée et consensuelle empruntée, dès la fin du XIXe siècle, par le Royaume de Suède.

La deuxième vérité

La deuxième vérité à accepter dignement concerne la réalité de notre «Révolution du 17 décembre 2010 au 14 janvier 2011» qui aurait ébahi la planète des Hommes, celle des Femmes et même celle des Singes!

Cette vingt-cinquième heure doit constituer une opportunité nationale pour repenser courageusement les tenants et les aboutissants de la révolte populaire qui a «dégagé» la famille Ben Ali-Trabelsi et enfin rétablir la vérité sur ces évènements(7).

Cette démarche patriotique redonnera aux Tunisiens la possibilité de se réapproprier leur histoire immédiate et par-delà, mieux maîtriser leur destin. Cette clarification libèrera nos capacités d’imaginer des solutions intelligentes et équilibrées, raisonnables et rationnelles, équitables et consensuelles, afin de réussir la transition vers un régime politique libéral et vers une société démocratique et ouverte. Nos «leaders» politiques et d’opinion connaissent toute la vérité sur le processus qui a entouré le départ du président Ben Ali. Pourtant, ils persistent, à longueur de discours et de déclarations, à glorifier cette fiction de révolution «unique au monde»!

Comme s’ils tentaient «de faire entrer [cette fiction] dans l’esprit des masses à force de répétitions et de simplifications. [Ce qu’ils présentent aux masses] comme bon doit briller comme l’or; [ce qu’ils leur présentent] comme mauvais doit être noir comme l’ébène. Pour la consommation des masses, les phénomènes politiques doivent être coloriés comme des bonhommes de pain d’épices à la foire»(8).

Comme si leur légitimité dépendait organiquement de la croyance populaire en cette fiction. Comme si les Tunisiens étaient définitivement condamnés à vivre dans les fictions et les fables de séries B; celles de «la première révolution du printemps arabe» et d’un «peuple exceptionnel» après celles de «l’artisan du changement» et du «pays de la joie de vivre permanente» qui avaient été précédées par celles du «moujahid al akbar» et de la «Tunisie moderniste» !

«La révolution de la dignité » n’a pas eu lieu(9).

Nous devons tenter de comprendre comment un «flash mob’», fut-il géant, a pu venir, en quelques jours, à bout d’un régime totalitaire pourtant stabilisé à une vitesse de croisière. Alors que de 2008 à 2010, ce même régime réussissait à contenir une révolte ouvrière qui grondait activement dans le bassin minier de la région de Gafsa. Cette révolte des mineurs était et est virtuellement porteuse de changements révolutionnaires. Elle a été étouffée par «la première révolution du printemps arabe» qu’on pourrait alors, sévèrement interpréter comme une contre-révolution déguisée! Le mouvement social né dans le bassin minier vient de perdre en moins de six mois, à la suite de deux assassinats politiques, deux de ses meilleurs leaders politiques potentiels! Comme par hasard? Comme pour prévenir ce qui pourrait advenir de l’échec de «la première révolution du printemps arabe»? Comme pour déstabiliser à la fois le pouvoir en place et affaiblir substantiellement une force progressiste peu malléable qui pourrait constituer une alternative crédible?

Ne perdons jamais de vue que l’assassinat de Farhat Hached avait ouvert une voie royale à certaines forces culturelles, sociales, économiques et politiques en Tunisie favorables à la prédominance française; les réverbérations politiques et économiques de cette élimination ont duré très longtemps, mais pas éternellement. La France vient d’ouvrir les archives sur l’élimination physique de Farhat Hached reconnaissant ainsi sa faute mais aussi son erreur d’appréciation des conséquences à long terme de la raison d’Etat qui avait prévalu alors dans la définition de ce choix implacable. Cet acte politique – mise à disposition des archives – signifierait que la France Libre ne souhaite plus protéger les Tunisiens complices de cet assassinat politique mais aussi que La France a pris acte de la perte de son influence politique franceafricaine en Tunisie. La France accepterait, enfin, loyalement sa propre éviction du champ politique tunisien par d’autres forces, certaines venues d’outre-Atlantique, d’autres d’outre-Tombe.

Dans cette perspective historique et géostratégique, les dirigeants du Front Populaire ainsi que ceux de l’UGTT devraient évaluer minutieusement, à court et moyen termes, la nature et la qualité de leurs alliés et de leurs alliances ainsi que la pertinence de leurs priorités politiques et de leur programme socio-économique et culturel.

A défaite relative, une éviction partielle et impartiale

A partir du moment où nous acceptons cette deuxième vérité, nous devons admettre que la défaite de la nébuleuse RCD le 14 janvier n’a été que relative. L’échec patent de la troïka a encore réduit l’ampleur de cette défaite relative. Le mouvement islamiste Ennahdha doit en tirer les conséquences politiques. Ce mouvement ne peut plus prétendre à une prise sans partage du pouvoir. Il doit se plier aux règles des rapports de forces et comprendre que les concessions ne sont humiliantes que pour une dictature. Les dirigeants d’Ennahdha ne sont pas des dictateurs; ils savent faire des concessions. N’avaient-ils pas sacrifié leur compagnon de route, feu Salah Karkar, et son courant social progressiste (radical, dans le lexique politique des responsables nord-américains) qu’il animait au sein du mouvement islamiste; pour lisser leur image à l’étranger et séduire les chancelleries nord-américaines et britanniques!

Alors, faites encore un effort frère Rached Ghannouchi cette fois-ci pour vous faire accepter comme partenaire fiable et loyal dans le projet de reconstruction de la Tunisie! Un partenaire précieux dans l’effort d’ijtihad et de rénovation de la pensée musulmane de tradition tunisienne et maghrébine. Un partenaire audacieux et responsable dans une vitale politique d’apaisement et de coopération intime avec nos frères musulmans du croissant shiite.

Cette défaite même relative n’exonère pas les Rcdistes de leur responsabilité individuelle et collective directe, active et passive, dans l’état de délabrement du pays. Au contraire, parce que la défaite est relative, ils doivent faire amende honorable et reconnaître leurs fautes et leurs erreurs puisque ce rapport de forces peut les ramener au pouvoir.

Qu’est-ce qui nous protège de la récidive et du retour à la case 14 janvier 2011 au matin? Sinon des actes de contritions publiques et solennelles qui rassureront et apaiseront tous les citoyens. Ils doivent demander pardon pour tous les malheurs qu’ils ont occasionnés aux militants du mouvement Ennahdha qui ont enduré l’innommable! Ils doivent le faire aussi à l’adresse de toutes les autres victimes qu’ils soient citoyens ordinaires ou militants issues des rangs de la gauche ou des mouvements de défenses des droits de l’homme. Ils doivent participer à apaiser la société tunisienne et à la rassurer.

La troisième vérité

La troisième vérité concerne notre niveau général de compétence. Les moments de crises et de situations exceptionnelles sonnent l’heure de vérité pour un individu comme pour une collectivité.

Ces moments et situations permettent de tester et d’évaluer les capacités de résilience et de redressement d’une société. Cette compétence est multidimensionnelle. Elle est tributaire de notre état de développement intellectuel, culturel et scientifique, éthique ou moral, spirituel, social, politique, économique, technique et militaire.

Nous devons en finir avec cette fiction délirante d’une Tunisie aux origines grandioses, carthaginoises et romaines! D’une Tunisie «carrefour de civilisations»! Parce que nous avons sur notre sol des vestiges du passage de Carthaginois défaits stupidement par les Romains? Oserions-nous proclamer des origines françaises à la Tunisie?! Pourtant les empreintes françaises sont légions sur notre sol et dans nos cerveaux. Acceptons notre réalité. Nous ressemblons plus à «un carrefour de colonisations» qu’à un carrefour tout court! Les ingérences politiques et les prétentions étrangères sur nos terres agricoles, sur nos plages et sur notre force de travail aujourd’hui n’augurent rien de bien civilisé. Soyons lucides, courageux et déterminés pour enrayer ces cycles d’état de «colonisabilité»(10) qui nous caractérisent.

Ces trois dernières années ont dévoilé, à nouveau, l’étendue de ce risque de colonisabilité conséquence des dégâts légués par près de vingt-cinq ans d’un régime totalitaire qui a réussi à embrigader vingt-cinq pour cent de la population. Le RCD avait réussi à amasser deux millions et demi d’adhérents, il est vrai à la ferveur «ustensilaire» et biodégradable dans bien des cas. Le PCUS, dans sa «splendeur» brejnévienne atteignait péniblement le score de onze pour cent… Sur ce plan, nous avions fait très fort et battu tous les records!

Un pouvoir totalitaire atomise littéralement les citoyens qui deviennent vulnérables, incapables de tout engagement politique ou de toute action et mobilisation collectives. La lâcheté, la défiance, la méfiance, la perfidie, l’escroquerie, la filouterie, la suspicion, l’utilitarisme, le scepticisme, la peur et la haine de l’autre autant que la haine de soi deviennent les sentiments qui structurent la personnalité d’une partie importante de la population ainsi que les relations entre des citoyens atomisés.

Ces sentiments disloquent insidieusement les relations sociales positives qui sont primordiales pour une cohésion sociale rassurante. Ces sentiments et postures restent souvent latents. Aujourd’hui, ils sont massivement manifestes. Les comportements et les attitudes que nous pouvons observer dans divers territoires de l’espace public illustrent cet état de délabrement de notre société.

La démocratie, une technologie sociale

L’espace routier est un territoire de l’espace public par excellence. C’est un territoire de communication de masse que les citoyens empruntent quotidiennement pour aller travailler, étudier, se faire soigner, échanger, transporter des marchandises, manifester et défendre leurs opinions, se socialiser, se montrer, s’aimer, etc. Il est rationnellement organisé et son usage légalement codifié. Par ailleurs, son code et ses règles d’usage sont fondés sur un ensemble cohérent de valeurs, en particulier, la prudence, le sens de l’anticipation, le respect d’autrui, le sens de la responsabilité, la courtoisie, la solidarité.

Manifestement, sur tout le territoire tunisien, ces valeurs sont piétinées par l’écrasante majorité des Tunisiens-au-volant, toutes catégories socioprofessionnelles confondues. Ces déviances et ces comportements anomiques sont symptomatiques d’un grand malaise dans notre société. Ils ne peuvent pas être propres aux Tunisiens-au-volant.

Par conséquent, la reproduction de ces comportements dans d’autres lieux et occasions devient quasi-naturelle. Et, effectivement, nous observons quotidiennement ce type de comportements sur nos écrans de télévision comme sous la Coupole du Bardo chez nos leaders politiques.

Le système de transport routier – infrastructures, moyens matériels, maintenance, règlementations, moyens humains et matériels de contrôle du respect des règles, écoles de formations – constitue une technologie; un know how que nous avons importé et dont le transfert réel et efficient obéit à des règles précises et nécessite des conditions techniques et économiques appropriées mais surtout des structures culturelles adaptées. Les économistes néo-schumpétériens illustrent cette situation avec une métaphore tennistique: il ne suffit pas d’acheter une raquette de tennis pour maîtriser le jeu de tennis!

En effet, ce transfert technologique nécessite un long apprentissage rigoureux et méthodique qui n’admet ni relâchement ni laisser-aller encore moins une interruption. La continuité de cet apprentissage est la condition de l’appropriation individuelle et collective de tout type de système technique. Cette continuité garantit la transmission du savoir-faire acquis aux générations suivantes et instaure et stabilise ainsi une tradition dans le secteur d’activité considéré.
Nous avions commencé à nous approprier cette technologie moderne notamment avec la mise en place des industries de montage, la formation professionnelle adéquate, la modernisation des infrastructures routières et des équipements de rationalisation de la circulation dans les grandes villes.

Pourtant, les statistiques de l’accidentologie en Tunisie confirment l’exacerbation, depuis l’année 1995, de la violence routière qui atteint aujourd’hui un palier paroxystique.

Cette réalité indiquerait une régression généralisée et continue de nos capacités d’assimilation et de maîtrise d’un savoir-faire technique et social de plus en plus sophistiqué.

Le secteur du tourisme constitue un autre cas significatif pour étayer cette affirmation. La recherche de la rente touristique, par la vente ou la location des infrastructures hôtelières à des groupes étrangers, est en train d’évincer les professionnels tunisiens de l’industrie du tourisme.

Cette forme de démission entrepreneuriale provoque dans l’immédiat une fuite vers l’étranger d’une partie encore plus grande de la valeur ajoutée du secteur et à terme une déperdition d’un savoir-faire technique laborieusement acquis grâce à un effort national de plus de cinquante ans.

Il en va de même du système politique démocratique qui constitue une technologie d’organisation de la société. Il ne suffit pas d’organiser une votation pour instaurer durablement et maîtriser efficacement le jeu démocratique. Il ne suffit pas de gagner des élections pour gouverner démocratiquement. Il ne suffit pas d’adopter une Constitution démocratique pour garantir la démocratisation de la sphère publique. Il ne suffit pas de décréter la liberté d’expression et d’organisation pour garantir son effectivité.

Au début des années 1980, après «les évènements de Gafsa», la tentative de démocratisation, opérée par feu Mohammed Mzali, s’était déroulée dans une société plus solidaire, moins inégalitaire, moins polluée par l’argent sale. Les Tunisiens étaient plus rationnels et moins individualistes, plus consciencieux et plus disciplinés, moins alphabétisés mais mieux cultivés et plus policés, leur religiosité moins entachée de superstitions et d’élucubrations wahabites. La classe politique et médiatique n’émergeait pas alors des cavernes d’un régime totalitaire gangréné par la corruption. Les dirigeants et militants de l’opposition de l’époque venaient «d’une génération née avec un cordon ombilical» qui les reliait aux militants qui avaient lutté pour l’indépendance. Comme l’a récemment rappelé Boubaker Benkraiem sur les colonnes du quotidien  »La Presse », des valeurs comme l’honneur, la loyauté, le patriotisme, la conviction, la primauté de l’intérêt général sur l’intérêt privé, le sens de l’Etat et du devoir appartenaient substantiellement au vécu des Tunisiens et ne résonnaient pas comme autant de mots creux ou d’incantations trompeuses.

La première tentative d’instaurer progressivement la démocratie avait de meilleures chances de succès que celle qui s’effectue aujourd’hui, trente ans plus tard. Une fois encore, Bourguiba et ses faucons et «fauconnes» avaient enterré une occasion de modernisation de la société, avec l’irruption pas vraiment spontanée de «la révolte du pain».

La transition démocratique actuelle se déroule sous de très mauvais auspices

La société est dévastée aux niveaux culturel, moral et éthique. La police de la pensée qui a sévit sous le régime totalitaire a lessivé la conscience des Tunisiens à la poudre footballistique et à l’adoucissant du diplôme bradé et de l’argent facile.

Aujourd’hui, une inculture sinon une acculturation perverse caractérise une large partie de la jeunesse tunisienne. Ce qui a rendu les cerveaux d’une partie de cette catégorie de la population disponible à une forme de religiosité, importée d’Arabie wahhabite et inculquée par une pédagogie assise sur le discours manipulateur et les pétrodollars. Cette religiosité correspond plus à des pratiques païennes et antéislamiques. Elle produit en masse des illuminés incontrôlables et manipulables à merci. Elle est l’outil qui va servir à nous embrigader dans une croisade anti-chiite. Elle a pour vocation machiavélique de remettre à terme en question notre rapport à l’islam et à notre identité arabo-musulmane. Elle participe avec une persévérance archéologique, depuis au moins l’assassinat du roi Fayçal, à la mise en place des verrous indispensables à la formation infrangible d’un glacis islamique à l’instar du glacis soviétique qui avait fini par cristalliser et défaire l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques et réussi à écœurer, probablement définitivement, des centaines de millions de personnes du socialisme. L’espoir viendrait-il du Royaume de Suède où vivent des socialistes sans socialisme et des musulmans sans islam!

Et, pour le compte, le mouvement islamiste Ennahdha a agi exactement dans le sens qui conforte ce projet audacieux et résolu. Au lieu d’accomplir son devoir d’aiguiser l’intelligence religieuse et d’élever le niveau de spiritualité de ses secteurs de la population sous influence wahhabite, Ennahdha a profité de cet état de fait. Il a fait le choix irresponsable de flatter et consolider la crédulité de ces populations pour tenter d’affermir son pouvoir sur les esprits afin de mieux assoir son pouvoir politique. Cela en monopolisant de fait la légitimation religieuse et l’instrumentalisation de l’islam.

Dans sa configuration idéologique, politique et diplomatique actuelle, Ennahdha constitue un danger pour lui-même, pour la Tunisie, pour la région et plus particulièrement pour la religion musulmane. Nous devons aider ses dirigeants, ses militants et sympathisants à prendre conscience qu’ils font fausse route et les convaincre qu’il est encore temps de prendre le chemin de la responsabilité tournée résolument vers l’avenir. Cette «éthique du futur» a été conceptualisée par Hans Jonas(11), philosophe allemand qui a pensé les conséquences irréversibles de l’agir humain dans une civilisation technocratique avancée. Sa réflexion est une référence pour les décideurs politiques dans les grands pays démocratiques de l’Europe du nord qui l’ont intégrée dans leurs Constitutions, leurs droits de l’environnement et leurs politiques publiques.

Cette éthique vise à «empêcher le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui» par la mise en place d’un ensemble d’«entraves librement consenties». Cette éthique du futur peut être une source d’inspiration et nous aider à structurer nos actes et nos actions et afin de créer un consensus au cours de l’inévitable nouvelle période de transition.

Transition démocratique ou alternance yousséfiste

Cette première transition démocratique a connu deux phases. La première est celle qui a été dirigée par le triumvirat constitué par MM. Ghannouchi – M’bazza – Caïd Essebsi. Leur tactique a consisté à faire le dos rond le temps d’évaluer l’ampleur du changement. Une fois rassurés sur la réalité des évènements du «17 décembre au 14 janvier», le dos rond s’est verticalisé pour mieux préserver un statu quo et préparer la restauration de la nébuleuse RCD, remasterisée. Les couleuvres ont été avalées par beaucoup à coup de postures bourguibiesques et d’allégations de rétablissement de l’autorité de l’Etat.

La seconde phase démarre avec les élections du 23 octobre 2011. Elle est dirigée par le triumvirat constitué par MM. Ghannouchi – Marzouki – Jébali / Laârayedh. Cette seconde phase a pris progressivement les relents d’un simulacre d’alternance yousséfiste. L’islamisme politique ayant remplacé le panarabisme vaporisé par les opérations «tempête du désert», «stupeur et effroi» et enfin «les amis de la Syrie»; la chasse aux «bourguibistes-Rcdistes» celle des yousséfistes durant les années 1960. Le harcèlement des «bouguibistes-Rcdistes», dans bien des cas justifié en soi, ne ressemblerait pas à une volonté revancharde si on avait constaté une détermination, exemplaire et concomitante, dans la lutte contre les réseaux mafieux liés au régime de l’ancien président Ben Ali; si on avait institué cette lutte dans un cadre judiciaire légal et transparent, impartial et indépendant.

Dans ces conditions, le scénario revisité de la chronique d’une mort annoncée nous était prédestiné. Dans ces conditions tunisiennes, le texte de Farhat Hached,  »Je t’aime ô peuple », prend toute sa dimension prémonitoire du possible et du virtuel.

La fidélité et la loyauté que nous nous devons à Farhat Hached et à son message nous interdit de réécrire de manière explicite ce discours. Peut-être que non! Dans les conditions du Tunisien de 2013! Dans les conditions de la classe politique tunisienne de 2013! Bien-sûr que oui! Il faut le réécrire dans l’explicite pour que les martyrs n’intègrent pas le sordide poste «pertes et profits» dans le macabre journal de la politique politicienne.

«Hâtons-nous lentement»(12) pour sortir du carrefour des labyrinthes(13)

Cette vingt-cinquième heure est un véritable carrefour des labyrinthes. L’entêtement et la stratégie du bras de fer dans la rue risquent de nous jeter dans le labyrinthe de la guerre civile; l’instrumentalisation de la religion dans celui d’un terrorisme larvé; l’organisation du chaos social et économique dans celui d’une dictature imposée par des puissances étrangères; l’acharnement à défendre une légalité qui a perdu sa légitimité dans le labyrinthe de l’instabilité et l’impuissance politiques permanentes. Notre seul choix est d’avancer vers la sortie de cette situation post-totalitaire. Autrement, nous risquons d’habiter pour longtemps le passé de l’Amérique Latine avec son cortège de violences, de crimes organisés, de vrais faux terroristes et de faux vrais islamistes radicaux ou encore de vrais vrais narcotrafiquants.

La sortie d’une situation post-totalitaire nécessite une espérance, de la conviction, du courage, de la rigueur et une volonté inébranlable. Mais aussi de l’imagination et de la méthode pour penser et mettre en œuvre un projet collectif ambitieux imaginé et conçu dans la joie du dialogue et de la discussion rationnelle et critique. La libération du totalitarisme exige par-dessus tout du temps qui garantit la clairvoyance. René Magritte(14) regardait un œuf pour dessiner un aigle. Regardons cette crise et dessinons une colombe, une révolution citoyenne au service de la construction de notre petit pays dans la paix !

La sortie de crise doit se dérouler sans humiliation et sans cri de victoire parce que nous en sommes tous responsables à un titre ou à un autre; parce que les deux clans, ceux qui avaient décidé de jouer l’opposition comme ceux qui ont cherché l’hégémonie politique, ont créé cette situation; parce que l’humiliation est la meilleure génitrice de conflits futurs.

Farhat Hached explicite les principes éthiques qui le guident dans son action publique : «[…] nous méprisons la haine, la vengeance, l’abus d’autorité […], nous n’aimons pas les intrigues, les manœuvres sournoises, nous aimons le soleil et le grand jour, nous sommes loyaux et nous aimons la loyauté. Nous nous attaquons à l’injustice, quelle que soit la forteresse qui la protège. Nous jouons franc-jeu avec notre adversaire et nous lui disons carrément pourquoi nous le combattons et il nous comprend s’il est loyal.»

Farhat Hached et Hans Jonas se rejoignent pour dicter les règles du dialogue et de sortie de crise. Leurs enseignements doivent nous servir de balises tout au long du processus pour éviter les malentendus ou les rechutes.

Réorganisation souveraine et radicale des Institutions de la Transition

Des actes forts et souverains doivent instituer cette réorganisation du sommet de l’Etat parce que, aujourd’hui, la situation réclame la lucidité et le courage de trancher dans le vif afin de créer un choc salutaire qui participe à restaurer la confiance et l’espoir. C’est à cette condition que le travail de redressement du pays pourra se poursuivre.

La première institution à redresser est celle de la présidence de la République, incarnation de la nation et symbole de notre souveraineté nationale. Le président Marzouki n’a pas réussi à incarner la nation. Il n’a pas réussi à se hisser au devoir de symbole. Il doit reconnaître son échec et prendre l’initiative courageuse de mettre fin à ses propres fonctions. Ce geste fort et souverain sera inscrit sur son tableau d’honneur. Il instituera une leçon pour le futur. Il pourrait parrainer et adouber un successeur. Le successeur devra être élu selon la procédure constitutionnelle en vigueur c’est-à-dire par l’Assemblée nationale constituante (ANC) qui a été élue au suffrage universelle le 23 octobre 2011.

Le futur président devra d’abord présenter un «coefficient personnel» de présidentiable, ensuite, il doit être un lutteur pragmatique mais conciliateur. Deux personnalités politiques chevronnées me paraissent remplir ces conditions: Ahmed Néjib Chebbi et Noureddine Hached.

Le premier a le sens de l’Etat et a représenté longtemps l’opposition moderne à Bourguiba et à Ben Ali. Il a en plus était progressiste et nationaliste arabe. Il saura défendre jalousement la souveraineté nationale.

Le second, Noureddine Hached, a l’expérience de l’Etat et de l’administration. Il a eu à résoudre une crise nationale. Il a la souplesse du poulpe et la grâce de la parenté. Il bénéficiera du soutien de l’UGTT. Il représentera une alternance hachédienne, patriotique et sociale dont le pays a le plus grand besoin. Il est en plus habité par les principes et le martyre de son père même s’il a eu une carrière tortueuse. Le moment historique le sommera de ressortir le meilleur de lui-même. Il pourra être épaulé par un «Conseil national d’administration» où seront représentés les différents courants politiques. C’est l’une des innovations introduites dans le système politique uruguayen en… 1911 par le président José Battle pour assoir la démocratie participative ! Son arrière-arrière petit-fils préside aujourd’hui les destinées de l’Uruguay après les cycles infâmes des révolutions-contre-révolutions-dictatures sous le haut patronage de nos amis les yankees et leurs supplétifs uruguayens! La république uruguayenne et son histoire politique constituent une leçon de choses pour notre pays.

Le président Marzouki, qui est d’abord un intellectuel, pourra se consacrer à bâtir la Grande école de sciences politiques qui a manqué à la Tunisie en cette période de construction des bases de la démocratie. Cette école jouera dans l’avenir les rôles stratégiques remplis par la Zitouna et la Sadikia en leur temps.

«Hâtons-nous lentement»

La Haute Instance avait décidé de la forme du pouvoir constituant originaire. Elle avait préféré «une assemblée constituante et législative souveraine» aux larges prérogatives (rédiger la Constitution, voter les lois et organiser les gouvernements) à «une assemblée constituante ad hoc» (dans ce cas, une mission exclusive est confiée au pouvoir constituant, rédiger une Constitution). Encore une erreur d’appréciation que doivent assumer les membres de la Haute Instance et M. Ben Achour en premier.

Aujourd’hui, une partie de la classe politique et de la population exige la dissolution de l’Assemblée constituante. Elle reproche, entre autre, à l’ANC d’avoir outrepassé sa mission prétendue unique. Du point de vue du droit, la légalité de l’ANC est intacte. Les constitutionnalistes savent que le pouvoir constituant originaire, dans la forme imposée par la Haute Instance, est inconditionnée. En plus, notre ANC est souveraine. Elle est habilitée à conférer une valeur obligatoire au texte de la Constitution qu’elle a élaboré sans recourir obligatoirement à une approbation populaire par voie référendaire. Elle concentre entre ses mains sa destinée et les destinées de la nation. Son fonctionnement a illustré parfaitement les dérives potentielles d’un régime parlementaire. C’est une expérience paradoxalement positive à condition que nous soyons capables de tirer les leçons de nos erreurs et délires!

Mais la légalité ne protège que formellement le pouvoir, fut-il constituant. Cette protection n’est ni indéfinie ni inconditionnelle. La légitimité politique et morale est la véritable source du droit. «La politique crée le droit» ou encore «le droit est une politique qui a réussi», affirment des spécialistes du droit comme P. Avril ou E. Girault.

L’ANC doit donc s’inventer une nouvelle légitimité pour sauvegarder la portée symbolique de la date du 23 octobre 2011(15). Elle doit trouver les raisons de son redressement en puisant dans son énergie originelle, celle transmise par le consentement souverain de millions de citoyennes et citoyens, enfin, dignes et engagés, consciencieux et réfléchis, disciplinés et tolérants. Une preuve magistrale que le peuple tunisien désire être meilleur.

L’ANC doit parachever sa mission principale: proposer aux Tunisiens une nouvelle Constitution appariée aux différentes institutions et procédures légales qui nous permettent d’entamer sereinement notre procession démocratique.

Dans un premier temps, les députés devront se défaire, officiellement et très solennellement, de leur appartenance partisane. Une décision que les élus auraient dû endosser, avant même la déclamation du serment. C’était la seule façon d’effacer la faute de la Haute Instance qui avait opté pour un scrutin de liste et une logique de démocratie partisane bien trop prématurée pour notre société et nos élites.

La conclusion de cette législature particulière ne résoudra plus la crise actuelle. Entrer dans la procession démocratique dans l’état actuel des choses – absence de perspectives rassurantes, relations entres les différents protagonistes, état d’esprit qui règne au sein de la classe politique et médiatique, niveau de crédibilité de l’Etat et de son autorité, situation sécuritaire, conjoncture économique, précarité sociale, manque de confiance généralisé – constitue une véritable gageure. C’est la garantie d’une rechute encore plus sévère dans ses conséquences.

Nous avons besoin d’une nouvelle phase de transition qui doit être rationnelle et consensuelle pour assainir la situation et instaurer la confiance.

Nous pourrons, dans ce cadre, tenter d’innover, partiellement. Le pouvoir souverain inconditionné octroie à l’actuelle ANC la possibilité d’user et d’abuser des règles définies par l’éthique du futur qui vise, rappelons le à «empêcher le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui» en pratiquant la politique d’autolimitation par le biais d’«entraves librement consenties».

Dans ce second temps, elle pourrait ainsi se métamorphoser en «Convention» (dont les compétences devront être préalablement précisées et promulguées par l’actuelle ANC) qui accompagnera, sous la bannière de l’intérêt général, de l’honneur et de la responsabilité, un gouvernement de salubrité publique et de rénovation. Ses membres pourront se mettre d’accord sur une formule qui permet de réduire le nombre de députés sans altérer la représentativité sociologique et politique d’origine. Ils pourront par exemple créer, sur la base des méthodes d’échantillonnage utilisées par les instituts de sondages, une mini-Assemblée de cinquante membres plus un, l’actuel président Ben Jaâfar (sans Maherzia SVP!), sélectionnés sur la base d’un ensemble de critères objectifs qui garantissent un choix judicieux des personnalités retenues. Pour assurer le succès de cette démarche, les égos devront être placés dans un coma artificiel profond.

Cette Convention pourra siéger sereinement et créer des synergies avec les représentants de la société civile, les centres de recherches et les universités ou tout autre centre d’expertise. Elle sera le lieu d’apprentissage des règles du travail législatif et des méthodes d’élaboration des consensus autour des grandes priorités nationales et des principes fondamentaux qui les régissent (comme l’éducation et la culture, la formation, la santé, la protection de l’environnement, l’organisation des collectivités, le système des services publics, l’économie sociale et solidaire, la diplomatie et la défense nationale).

Nous pouvons nous inspirer du mode de fonctionnement de la Commission européenne qui joue un rôle essentiel dans la préparation et l’exécution de la politique européenne. La Convention pourra travailler en tandem avec le gouvernement et expérimenter la «directive européenne» comme outil législatif. La directive est plus souple dans son application (autorise un temps d’adaptation aux pays membres, selon le niveau de leur économie, avant son application qui reste évidemment obligatoire). Elle crée une dynamique de mise à niveau progressive qui reste moins stressante pour l’économie du pays.

«Avance sur ta route, car elle n’existe que par ta marche»(16)

Une fois ces actes forts et souverains institués, le nouveau président de la république pourra choisir son Premier ministre. Il sera nommé selon les procédures en vigueur après une large consultation et la réalisation du consensus autour de la personnalité choisie.

Le Premier ministre devra présenter un «coefficient personnel» exceptionnel. La compétence économique et politique, l’expérience, le sens de l’Etat, la probité et une relative virginité politique sont les critères qui devront être retenus pour composer la shortlist des condamnés à réussir cette seconde période de transition démocratique. Mansour Moalla semble le plus conscient de la difficulté de la tâche et du besoin impérieux de la durée pour un gouvernement qui doit nettoyer les écuries d’une incurie de plus vingt-cinq ans.

Le gouvernement devra adopter une démarche volontariste et constructiviste qui ne conviendra pas à tous. Il devra se préparer et nous préparer à prendre des mesures radicales pour détricoter et déconstruire les équilibres pervers qui se sont stabilisés grâce à une corruption généralisée que le précédent pouvoir a volontairement laissé prospérer pour mieux dominer les Runisiens et les asservir. Il devra mobiliser l’épargne nationale pour ses programmes d’investissement. L’affaire de la société Yusr Développement en dit long à la fois sur la rationalité de certains de nos compatriotes et sur l’importance de la masse monétaire thésaurisée.

Ce gouvernement sera obligé d’aller à contre-courant des préconisations des institutions de Bretton Woods et de l’OCDE. Il devra redresser l’Etat-social et lui restituer ses prérogatives dans le domaine économique.

Pour sortir des grandes crises, toutes les grandes économies ont eu recours au développement des entreprises publiques qui génèrent d’importantes externalités positives et de solides effets d’entrainement; elles ont eu recours à la planification indicative voire quasi-impérative comme en France ou en Grande-Bretagne après la seconde Guerre Mondiale ou encore aux USA avec la politique du New Deal décidée par le président F. D. Roosevelt pour sortir le pays de la crise de 1929. La région la plus prospère en Espagne, celle qui a le mieux résisté au choc de 2008, le Pays Basque espagnole, pratique assidument la planification centralisée, sans trop le dévoiler, et encourage depuis des décennies les entreprises du secteur de l’économie sociale et solidaire.

La marque Fagor, qui équipe des milliers de ménages tunisiens en appareils électroménagers, est une filiale du groupe Mandragon, une coopérative à la taille d’une multinationale! Pourquoi nous interdire de mettre en œuvre ces outils qui ont fait leurs preuves ailleurs?

Le Gouvernement de salubrité publique et de rénovation doit être conscient que l’économie tunisienne présente encore toutes les caractéristiques d’une économie en voie de développement, pour user d’un euphémisme. Les Chicago Boys, adeptes du tout marché, ne sont d’aucune utilité pour une économie au niveau de la nôtre. Les Rothschild’s boys, adeptes des spéculations financières et des fusions-acquisitions prédatrices pour les emplois et des valeurs ajoutées nationales, constituent un clair danger pour notre redressement.

Le gouvernement devra être ramassé et composé uniquement de secrétaires d’Etat pour signifier la fin de l’ostentation et des équilibres partisans. Les nouvelles générations devront être présentes aux côtés des ainés pour rétablir la jonction placentaire perdue qui a créé ces «générations sans cordon ombilical».

Ce Gouvernement de salubrité publique et de rénovation devra profiter de l’élément politique le plus critique, le temps.

Cette nouvelle période de transition devra bénéficier de la durée pour permettre à notre économie, à notre société et à nos élites d’amorcer l’effet de cliquet à un seuil à partir duquel toute régression devient insupportable socialement, économiquement et moralement. Nous devons définir la durée de cette seconde transition de manière consensuelle et irrévocable.

Avançons sur notre route, car elle n’existe que par notre marche

Nous ne sommes ni les plus beaux ni les plus intelligents ! Autrement nous ne serions pas dans cette situation après soixante ans d’indépendance. Dans le domaine de l’organisation politique, tout a été fait et expérimenté ailleurs bien avant nous. Nous avons à notre disposition un arsenal de solutions préexistantes dans lequel nous pouvons puiser allègrement. Notre apport et notre créativité réside dans leur transfert efficace et adapté au contexte tunisien.

La tâche de reconstruction du pays et de la société sera rude et longue. Elle ne peut être que collective et elle nécessitera du temps. «Nous sommes les fils du temps et le temps est espérance», affirmait Octavio Paz dans  »Des temps nébuleux » ! Prenons le temps nécessaire pour nous reconstruire et nous restaurer, mais interdisons-nous toute conduite qui pourrait transformer le temps en désespoir et en déshérence.

Notes :
1- Sagesse de la Perse musulmane.
2- Cf. notre article paru le 22 décembre 2012 sur les sites Nawaat et Kapitalis, «Bas les masques, bas les voiles!»
3- Pierre Vayssière,  »Les révolutions d’Amérique Latine », Le Seuil, Paris, 2001.
4- A lire l’excellent essai de François Bayrou,  »De la vérité en politique », Plon, 2013.
5- «Ecoute celui qui te fait pleurer et n’écoute pas celui qui te fait rire», sagesse populaire tunisienne.
6- Octavio Paz,  »Une planète et quatre ou cinq mondes », Gallimard, Paris, 1985.
7- Cf. notre article publié le 20 et 21 janvier 2011 sur le site Tunisnews et le 5 février 2011 sur le site Nawaat : «En Tunisie aussi on a fêté le bouc ! Et, en K-do, un i-coup d’Etat!»
8- Arthur Koestler,  »Le zéro et l’infini », Calmann-Lévy, Paris, 1945.
9- Cf. notre article publié le 22 février 2011 sur  »Le Temps » et sur le site Nawaat : «D’abord la confiance et la loyauté pour sortir de l’humiliation et du totalitarisme.»
10- Concept forgé par le sociologue algérien Malek Bennabi.
11- Hans Jonas,  »Le principe responsabilité » (édition originale allemande, 1979), les éditions du Cerf, Paris, 1990.
12- «Hâte-toi lentement», Sagesse suédoise.
13- Expression empruntée au philosophe Cornelius Castoriadis.
14-  »La clairvoyance » de René Magritte, 1936.
15- Cf. notre article du 19 juin 2012 publié sur le journal  »Le Temps » et sur le site Kapitalis: «La révolution selon Qatar».
16- Paroles de Saint-Augustin (354-430).

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