A quelle vision de l’Islam, l’occident devrait faire confiance : à celle de Zemmour ou à celle de Hegel ?

Art-Islamique-03

Les différents propos, écrits, réflexions, thèses, livres, récits, à caractère islamophobe, ceux d’Eric Zemmour, de Bernard-Henry Lévy, de Michel Onfray, ou de Michel Houellebecq… ne sont pas, certes, le produit d’une naissance récente, ou émanant de l’immanence de la réflexion propre de ces derniers, mais sont en réalité des prolongements vulgarisés de concepts initiés par de plus grands et plus importants penseurs…

En effet depuis 1955, le grand anthropologue français d’origine juive, Claude Levi-Strauss, avait jeté dans son livre « Tristes Tropiques »[1], les prémices de l’actuelle islamophobie occidentale, à travers une courte réflexion critique, constituant son propre opinion sur l’Islam, en tant que religion et en tant que culture et civilisation ; une opinion formulée dans un texte ne dépassant pas une quinzaine de pages, mais qui demeure importante à nos yeux, d’autant plus qu’elle demeure, semble-t-il, inchangée chez Levi-Strauss ; puisqu’il déclarait en 2002 [2] : « J’ai dit dans « Tristes Tropiques » ce que je pensais de l’islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n’était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle; ça ne serait venu à l’esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu’on pense. » .

Dans « Tristes Tropiques », Claude Levi-Strauss soutenait qu’«ll m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane…». Son avis sur l’Islam, nous semble important, aussi important que l’est le penseur lui-même pour l’anthropologie au 20ème siècle. Il va sans dire, qu’aussi négatif ou « négativiste » soit-il ; il s’agit en vérité d’un jugement qui mérite tout de même, toute notre attention ainsi que l’attention de tout musulman, et surtout l’attention de ceux qui se disent penseurs de l’Islam, Cheikhs et érudits, et ce du moment où il reflète une perception négative de l’Islam chez autrui, également, parce que il ne s’agit pas du simple avis d’un incognito, mais de celui d’un imminent penseur dont les influences ne sont pas insignifiantes, surtout dans les contextes géopolitiques actuels, sur la formation de la doxa collective occidentale à l’égard  des musulmans et de l’Islam en tant que religion.

Néanmoins, l’opinion de Levi-Strauss,  défavorable et très dévalorisante de notre religion – que l’on pourrait lire sur le site kiosquenet [3] -, ne doit guerre nous faire oublier, et faire oublier aux citoyens européens, d’autres avis extrinsèques qui sont complètement opposés, notamment ceux de la philosophie allemande, qui représente l’une des plus importantes et plus d’influentes sur la pensée occidentale, voire universelle, contemporaine. Celle-là était probablement la première en Occident à avoir étudié l’Islam, philosophiquement parlant, sans aprioris et en dépassant les antagonismes politiques liés aux différents conflits politiques et militaires de l’Europe chrétienne avec le monde arabo-musulman, tels que les différentes guerres contre les états de l’Andalousie musulmane, les croisades, ou la concurrence avec l’empire Ottoman musulman, afin d’étendre leurs dominations et influences mutuelles sur le monde – notamment en méditerranée, mais aussi en Europe, en Afrique du nord, en Asie, etc…-. Cette objectivité allemande pourrait provenir, peut-être, du fait que les germaniques n’étaient pas impliqués de manière directe, politiquement parlant, dans les conflits de l’Europe avec le monde arabo-musulman.

Ainsi donc, bien avant Nietzsche, Hegel avait critiqué l’esprit du christianisme, et par la même l’esprit du judaïsme  – dans son livre « L’esprit du christianisme et son destin: Précédé de l’esprit du judaïsme », la première partie du livre pourrait paraitre aujourd’hui, en occident, comme extrêmement antisémite – et ce sans doute, sous l’épouvantail de la culpabilisation européenne – . Dans ce texte Hegel avait élaboré une critique du christianisme, il en avait fait de même dans d’autres textes[4], où sa critique était comparative, par rapport à l’Islam. Par le biais de ces critiques, Hegel avait contribué à la rénovation de la pensée chrétienne, ce faisant, il avait, par la même, valorisé intellectuellement l’Islam, en soutenant que si le Christianisme ne faisait pas sa propre critique et s’il ne se renouvelait pas, c’était l’Islam qui eût été amené, logiquement et naturellement, à devenir la religion des européens – , Hegel soutenait que «  … l‘islam n’est pas cette immersion contemplative des indiens ou des moines dans l‘absolu, la subjectivité est ici au contraire vivante et infinie, une activité qui, en sortant dans le monde profane nie celui-ci et ne devient effective et médiatrice que dans l‘affirmation qu‘il faut exclusivement vénérer l‘Unique. L‘objet de l‘islam est purement intellectuel, il ne tolère ni image ni représentation d‘Allah: Mohammed est prophète, mais un être humain et en tant que tel n‘est pas exempt des faiblesses humaines… »[5],

Sans prétendre répondre à l’ensemble des critiques de Levi-Strass à propos de l’Islam et des musulmans – d’emblée, nous y trouvons une confusion visible, entre « Islam », « musulmans », et « interprétations humaines » de l’Islam -, cela devrait faire l’objet d’un travail à part, s’accotant sur le texte coranique et sur d’autres interprétations du texte divin et des déclarations du prophète Mohammed . Cependant, nous nous attardons sur la question de l’art et de l’esthétique Islamique, lourdement discréditée par l’anthropologue, à plus forte raison que ce dernier présente, afin d’appuyer son jugement négatif généraliste sur l’Islam, un entendement totalement antinomique à l’essence de l’esthétique et de l’art islamique, et également, en désaccord avec les thèses de Hegel.

A ce propos, si l’on revient à l’opinion de la dialectique hégélienne à l’égard de l’Islam, et concernant le mode de représentation visuelle et de l’esthétique islamique, et que l’on oppose à ce que soutient Levi-Strauss, l’on pourrait s’apercevoir, qu’au travers de son court texte, subsiste une lourdeur idéologique – bien que certains de ses soupçons méritent des réflexions approfondies et des réponses claires -, et que cette pesanteur étouffe  indubitablement la pensée philosophique pure; l’idéologie n’étant pas l’ennemi de la philosophie ? Il s’agit, en fait, du même type de surcharge idéologique, que l’on retrouve d’ailleurs dans les interprétations des intégristes musulmans – qu’ils soient islamistes politiques ou passéistes fanatiques – de l’Islam, ainsi que dans leurs propos le défendant contre les différentes dévaluations et critiques, que ces critiques soient d’ordre politique, théologique, ou philosophique, qu’elles soient légitimes ou arbitraires – intellectuellement parlant- , parce que défendant en vérité leurs propres interprétations de l’Islam, comme « fonds de commerce » leur permettant de parvenir à des fins qui sont les leurs, et non comme réflexions valorisant l’Islam en soi et pour soi.

En effet, Levi-Stauss dévaluait dans son texte l’esprit abstrait de l’art musulman, – bien que cet esprit représentait, et représente toujours – d’un point de vue épistémologique -, une force distinctive de l’art musulman et une énorme avancée conceptuelle et esthétique par rapport à l’essence uniquement sensible de l’art occidental -, il allait jusqu’à réfuter toute l’esthétique islamique en disant à ce propos : « Sur le plan esthétique, le puritanisme islamique, renonçant à abolir la sensualité, s’est contenté de la réduire à ses formes mineures: parfums, dentelles, broderies et jardins… »[6]. Ainsi, il amoindrissait volontairement la même esthétique que la philosophie hégélienne avait considéré comme supérieure à celle de l’art occidental ; ce dernier se résumant à une simple pratique rétinienne plutôt mimétique du monde sensible.

A ce sujet, en s’interrogeant « Pourquoi l’art musulman s’effondre-t-il si complètement dès qu’il cesse d’être à son apogée? Il passe sans transition du palais au bazar. N’est-ce pas une conséquence de la répudiation des images? L’artiste, privé de tout contact avec le réel, perpétue une convention tellement exsangue qu’elle ne peut être rajeunie ni fécondée. Elle est soutenue par l’or, ou elle s’écroule. (…) »[7], Claude Levi-Strauss aurait été, probablement, en train de revendiquer la suprématie de l’art figuratif occidental, qu’il liait au Christianisme, et par là même, la primauté du mimétisme de la pratique artistique picturale occidentale, critiquée dans l’antiquité par Platon et révolue à l’époque moderne depuis Kandinsky…! Ou était-il en train de revendiquer toute l’illusion de la représentation occidentale émanant de la perspective albertienne ?

Dans ce passage de quinze pages, « s’intéressant » à l’Islam, faisant partie de son livre « Tristes tropiques », Levi-Strauss, mettait en opposition l’Islam au Christianisme – il épargnait de cette mise en opposition, par omission, ou volontairement, le Judaïsme – et soupçonnait par la même l’Islam, de constituer l’obstacle majeur qui avait empêché pendant longtemps l’Occident et l’Orient de se rencontrer, « Aujourd’hui, c’est par-dessus l’Islam que je contemple l’Inde; mais celle de Bouddha, avant Mahomet qui, pour moi européen et parce que européen, se dresse entre notre réflexion et des doctrines qui en sont les plus proches comme le rustique empêcheur d’une ronde où les mains prédestinées à se joindre, de l’Orient et de l’Occident ont été par lui désunies »[8], disait-il.

Cela nous amène à rappeler que Levi-Strauss était l’un des fondateurs du structuralisme, et était par la même évolutionniste ; se rattachant donc à une pensée exclusivement matérialiste, d’autant plus qu’il ne revendiquait aucunement la qualité d’islamologue, ce qui pourrait amoindrir, à notre avis, relativement, son jugement sur l’Islam, car approchant une religion, sans connaître ses fondements idéels propres, d’autant plus qu’il approchait le théologique par l’anthropologique; cela pourrait, également, l’amener à errer dans les méandres des interprétations arbitraires.

En tant qu’anthropologue structuraliste, et en tant que penseur matérialiste, Levi-Stauss prenait des risques, intellectuellement parlant, en s’arc-boutant dans son jugement sur l’Islam – comme religion basée, conceptuellement, sur l’élément spirituel omniprésent dans la matérialité de tout acte, activité, pratique, que le musulman serait amené à entreprendre au sein de sa vie matérielle, même dans ses facettes les plus matérialisées,  et aussi profanes que ces activités pourraient l’être : car il  s’agit, en effet, d’une religion qui engage de manière concomitante, le spirituel et le matériel, l’âme et le corps – sur le seul outil de la pensée matérialiste occidentale et sur la doctrine structuraliste, réfutée aujourd’hui après ses années de gloire, parce que fermée et « cloîtrante» de la pensée vis-à-vis des phénomènes et des concepts, et parce que suspendant des notions comme l’historicité et le contexte. En effet, il n’y a pas une unique pensée islamique, ou plutôt une seule interprétation de l’Islam, mais d’innombrable, certes celle de Najd – en Arabie Saoudite – est la plus arriérée et la plus « dispiritualisée » de toutes, mais aussi il s’agit de celle qui se rapproche le plus de la pensée judéo-sioniste, notamment de l’idée du « Peuple Èlu » dans son interprétation la plus sionisée. Cette idée se manifeste dans les interprétations takfiristes de l’Islam, présentées en l’occurrence dans les préceptes du Wahabisme saoudien, et adoptés par les Jihadistes Takfiristes d’Alkaida et de Daèche, non pas comme postulat métaphysique, mais comme pratique concrète, réductrice de l’autre – y compris l’autre musulman -, voire annihilante de toute altérité.

Cependant, il faut avouer que les postulats anti-Islam, et « pré-islamophobes », de Claude levi-Strauss, sont, malencontreusement, en train d’être prouvés actuellement sur le sol de la réalité, par l’intégrisme islamiste, wahhabite  – surtout mais pas uniquement – encouragé, nourri et instrumentalisé par le sionisme international et ses alliés les néo-conservateurs américains, et financé par ses autres alliés, à savoir les saoudiens et les qataris dans le cadre d’un pacte stratégique, économique et financier, lié au capital sioniste globalisé.

Cela étant, aujourd’hui, il est temps pour nous autres musulmans d’effectuer notre propre critique sur l’esprit de l’Islam – tel qu’il se manifeste actuellement – ; probablement, la même que celle réalisée par Hegel, entre 1797-1800, à l’égard du Christianisme. Cela étant, des critiques et des dévaluations comme celles de Levi-Strauss, et autres, aussi injustes nous paraissent-elles, devraient être prises en considération.

N. Messaoud


[1] Claude Levi-Strauss, Tristes tropiques », Presses Pocket, pp. 475-490

[2] Nouvel Obs

[3] http://kiosquenet.free.fr/TEXTES/Claude-Levi-Strauss-Tristes-tropiques.html

[4] http://www.hegel.net/fr/f32333312-islam.htm

[5] Ibid

[6] Tristes tropiques », Presses Pocket, pp. 475-490, lien : http://kiosquenet.free.fr/TEXTES/Claude-Levi-Strauss-Tristes-tropiques.html

[7] Ibid

[8] Ibid

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